Hacker le temps (de vivre)

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Quand l’expression « prendre le temps de vivre », au sens de « saisir », prend tout son sens.

Après les Ikea hacker, qui transforment les meubles standardisés du Suédois, place aux « time hackers », qui s’infiltrent dans le schéma ordonné de nos journées pour tenter de dégager de nouvelles parcelles de temps. Une tendance de fond semble émerger aux Etats-Unis, où des sur-diplômés, en quête d’une meilleure organisation de leur temps, font appel à leurs services et se ruent sur les blogs et autres ouvrages consacrés au sujet.

Le temps, seul vrai luxe avec l’espace. Entre le temps que nous passons à dormir, celui que nous passons au bureau, le temps que les réseaux sociaux nous volent, le temps des transports, que reste t-il ? Chacun trouvera comment sa journée est compartimentée en autant de tranches de ce si précieux temps.

Or, cette quête du temps est aujourd’hui devenu une manne, très lucrative, surtout sur Internet (au passage, le suspect n°1 dans l’évasion du temps).

Le ressort est simple et la cible toute trouvée : les femmes ! Eh oui, les réseaux sociaux, les médias en général, placent très régulièrement les femmes, et a fortiori les mères, comme les principales victimes de cette « sur-compartimentation » du temps; des journées en tranches de saucisson. Elles souffriraient de n’avoir aucun moment de respiration. Une aubaine pour les hackers de temps, ces nouveaux dealers d’apparence inoffensive.

Dans l’ère du temps, donc, la journaliste Brigit Schulte, propose un programme intitulé The 21 Day Time Hack.

Le principe de ce site web est simple : il faudrait 21 jours pour intégrer une nouvelle habitude dans son processus de vie, qu’il s’agisse de passer plus de temps en famille, de jouer d’un instrument, de faire du sport… Un formulaire Google permet d’expliquer en quelques lignes le but poursuivi et les obstacles qui empêchent sa réalisation. Si la problématique est considérée comme intéressante, un expert vient aider la personne qui en fait la demande à l’aider pour dégager le temps nécessaire à la réalisation de son projet. Le cas est ensuite relaté sur les pages du blog, qui émane du très sérieux Washington Post. Ainsi, une mère y explique comment elle est parvenue à lancer son activité, une autre raconte comment elle a pu se mettre à relater ses souvenirs d’enfance alors que sa mère était gravement malade, etc.

Certaines autres ont résolu la question du temps de manière radicale. Aux Etats-Unis, toujours, de plus en plus de mères cadres supérieures cessent de travailler pour se consacrer à leur progéniture et, sans doute nostalgiques, de leurs bonus d’antan, se voient verser une rente mensuelle par leur mari, en fonction de la réussite des enfants. Les « glam SAHMs » (pour glamorous stay-at-home-moms) peuvent se payer le dernier it-bag, à l’instar de leurs copines consultantes dans un des big four, car leurs enfants viennent d’intégrer l’école maternelle la plus réputée du secteur, ou encore qu’elles ont réalisé des économies dignes du meilleur cost-killer dans le budget du ménage.

Mais tout ceci est sans compter les progrès de la recherche. Un article intitulé « Does the Amount of Time Mothers Spend With Children or Adolescents Matter? », paru dans la revue de sociologie Journal of Marriage and Family, confirme de façon scientifique les intuitions de nombreux psychanalystes : non, passer plus de temps avec ses enfants n’est pas forcément leur rendre service, surtout si les parents sont tiraillés entre plusieurs objectifs contradictoires. Ce qui compte, démontre l’étude menée par Melissa Milkie, c’est que ce temps soit de bonne qualité, pleinement vécu, et non terni par le conflit interne de la culpabilité (choisissez : « et dire qu’à cette heure-ci je devrais être en train de terminer mon compte-rendu » ou « et dire qu’à cette heure-ci je devrais être au chevet de Victor, qui a 39 de fièvre »).

Et d’ailleurs, aussi curieux soit-il, depuis les années 1960, les parents passent de plus en plus de temps avec leurs enfants. C’est du moins ce qu’illustre un récent article du Washington Post. On n’arrête pas le progrès (sic).


logo-cercle-echos3Article publié dans : Le Cercle Les Echos
Site Internet : http://www.lesechos.fr/

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