Je t’aime moi non plus. Paradoxes du livre numérique

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« Ah non, non, moi je n’achète plus mes livres sur Amazon, je préfère mon libraire de quartier… » Cette phrase pourrait faire partie d’un recueil des meilleurs parisianismes 2014.

Amazon compte parmi les premiers à avoir diffusé les ouvrages sous format numérique et à avoir proposé des liseuses sur leur site : malin. C’était en 2007, aux États-Unis, puis en France, deux ans après. Petit succès. Sept ans plus tard, nouvelle initiative : Amazon propose un abonnement mensuel permettant l’accès illimité à l’ensemble des ouvrages disponibles dans la « bibliothèque » du supermarché. Non, du libraire. À part Fleur Pellerin et les Parisiens, en fait, l’idée de consommer du livre comme de l’Internet, des communications téléphoniques, des films, de la musique, ne semble déranger personne, bien au contraire, à en croire ces quelques chiffres tirés d’un sondage Scribd et Chapitre.com (5000 personnes interrogées en janvier 2015)

Les personnes interrogées déclarent dépenser 14 % de moins en achat de livres qu’en 2011. Cette baisse du budget se répercute sur le temps consacré à la lecture : 5h20 par semaine en 2013 soit 20 minutes de moins qu’en 2011. Les usages semblent évoluer en parallèle. Ainsi, 88 % des personnes sondées se disent séduites par une offre d’abonnement illimitée à des livres électroniques. Ils estiment pour plus de la moitié d’entre eux qu’un prix d’abonnement à moins de 10 euros par mois est acceptable.

Certes, il y aurait beaucoup à dire sur les enjeux de ce sondage et la destinée de ces chiffres. Cependant, quel fossé, entre ces nouvelles pratiques et la teneur des débats sur la politique culturelle et l’avenir du livre.

Quand la France résiste encore et toujours…

Plusieurs pistes de réflexion peuvent expliquer la posture des gouvernements successifs, de gauche comme de droite.

– Notre esprit gaulois, sans doute. La fameuse « exception culturelle française » serait-elle de retour ? Cela rappelle vaguement les débats des années 1990 visant à contrecarrer l’OMC, qui tendait à considérer la « culture comme une marchandise comme les autres ». Le résultat des courses, c’est qu’aujourd’hui le livre numérique ne concerne qu’1,1 % du marché de l’édition alors qu’il concerne 20-25 % aux États-Unis où un lecteur sur 4 possède une tablette ou une liseuse.

– La défense de nos territoires, peut-être. Le SNL argumente que le tissu des librairies indépendantes sont « livrés en deux ou trois jours des livres qui manquent, plus rapidement que certains sites Internet. L’ensemble de ces services correspond à une présence du livre, de la lecture et de la culture partout, avec une culture de proximité (…) »

– Le débat sur la rémunération des auteurs, probablement. L’éditeur Serge Eyrolles s’interrogeait en 2010 : « sur les auteurs, il faut trouver un moyen de les rémunérer. Alors comment rémunère-t-on un auteur quand c’est du feuilletage, quand ce sont des clics sur un chapitre, quand ce sont des livres en entier, quand c’est une partie ? L’avantage du livre numérique, c’est qu’il n’y a pas besoin de le lire dans sa totalité. Je ne parle pas des romans, mais d’autres domaines, dont l’universitaire, les sciences humaines et le professionnel. C’est un accès rapide à de la connaissance sélective. Comment cela se rémunère-t-il ? Est-ce que c’est un forfait, est-ce que c’est au clic ? ». Cinq en plus tard, cette question n’est toujours pas tranchée. Selon le SNE, le prix moyen d’un livre imprimé est de 11 euros et le prix des livres numériques est en moyenne inférieur de 30 % au prix des livres imprimés en grand format. Les auteurs craignent à juste titre de voir leur rémunération diminuer, à l’instar des auteurs américains, dont certains déclarent que leurs revenus ont diminué de 75 %, deux mois après la mise en place de l’offre Kindle unlimited. D’où des voix s’élevant de plus en plus haut pour dénoncer les « all-you-can-eat business models » (type Netflix ou Spotify)

– Une dernière piste : notre bonne conscience écologique ? Rien n’est moins sûr. Les liseuses seraient mauvaises pour la planète ! Voyez-vous cela ! L’ensemble du processus de fabrication d’un livre au format numérique rejetterait 34 kg de CO2 alors que le rejet calculé pour un livre papier serait de 7 kg (matériaux utilisés, transport, usage…)

Les négociations entre le gouvernement et les éditeurs ont donc encore de beaux jours devant elles, bien que le pouvoir réel d’un État face aux GAFA soit tout de même relatif. D’où l’impression d’un fossé entre d’une part, les débats ayant lieu en France et la situation aux Etats-Unis. Une conciliation avec les syndicats d’auteurs et les éditeurs pourraient sans doute permettre de dégager une troisième voie.

À lire ailleurs :

Le livre numérique en 2014 : bilan et perspectives

Rapport Engel sur le modèle d’abonnement illimité du livre 

L’avenir de la filière du livre numérique, Rapport d’information n° 522 (2009-2010) de M. Jacques LEGENDRE, fait au nom de la commission de la culture, déposé le 2 juin 2010 

Forum SGDL La rémunération des auteurs 

Amazon Offers All-You-Can-Eat Books. Authors Turn Up 

Le marché de l’édition : passé, présent, numérique (bibliothèque interne Infhotep

E-Readers Vs. Print Books

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