Quand Instagram pulvérise Rimbaud

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L’application dubsmash cartonne, paraît-il. Nous, à la practice internet et digital du cabinet Infhotep, nous sommes tout de même 50 % à être complétement passés à côté. De là à penser que nous nous situons au-delà des effets de mode, il y a moins d’un pas. C’est dans la cuisine du cabinet, une minuscule pièce parfois rebaptisée « le boudoir », à l’instar des émissions de télé-réalité dont nous ne sommes décidemment pas friands, trop dans l’air du temps, sans doute, que nous avons observé, éberlués, deux dignes et si intéressants représentants de la génération Y, en flagrant délit de selfie, reprendre en playback l’une des scènes cultes de la Cité de la Peur. Vous voulez un whisky ? (…) La réponse, on la connaît. Rire gras. Leurs amis, visionnent la vidéo qu’ils ont reçue et, sont hilares, disent-ils.

Que dire de cet engouement? En tout cas, il se fonde sur l’instantanéité. Il n’y pas d’histoire, pas de chute pas de rebondissement, juste l’image furtive d’un ami (une connaissance ?), dans une posture inattendue, avec une voix inattendue. Ce décalage créé le rire. Il y a aussi du ridicule et beaucoup d’absurde. Dubsmash révèle le « moi » dans son vrai sens temporel : « qui je suis » (ou plutôt : « qui j’aimerais que vous voyiez ») à cet instant.

Le décalage créé par Dubsmash flatte aussi notre humour potache. Oui, on imagine tout de suite l’un de nos clients, pourtant pas le roi de la blague, s’enregistrant façon Dark Vador en nous adressant un « je suis ton père » et, tout de suite, nous serions plus détendus en rendez-vous.

Mais, si l’on y regarde de plus près, le succès d’une telle application, traduit une fois encore le besoin irrépressible de se mettre en scène, d’être un autre. Ici, en l’occurrence, un clown.

Dans d’autres cas, les applications ou les réseaux sociaux permettent de tisser une histoire de soi, qui semble répondre trait pour trait à la célèbre phrase de Rimbaud : « Je est un autre ». Quelles histoires de « moi » les réseaux sociaux racontent-ils ? Difficile d’exprimer la nuance entre le « moi », temporel et le « je », l’être pensant que nous sommes et qui est en quelque sorte l’ensemble des « moi » qui nous composent dans le temps. Rimbaud a donc été contraint d’employer une formule grammaticalement incorrecte pour décrire toute cette complexité.

Et si les réseaux sociaux détruisaient en brèche cette pensée ? Et si, les « moi » conçus au fil de semaines et de semaines de posts n’étaient pas révélateurs de nous-mêmes ? Qu’ils ne contribuaient pas à forger un « je » synthèse et matière de toutes les expériences de notre moi ? Si l’accumulation de posts ne disait rien, juste un visage de soi dans sa seule relation avec les autres. Serge Tisseron l’exprime très bien en distinguant personnalité et identité : nous n’avons qu’une seule personnalité mais de multiples identités. Or, les réseaux sociaux viennent considérablement appauvrir ces identités, en n’en retenant qu’une, celle dictée par la société.

Prenons pour le comprendre le cas d’Instagram. Ce réseau fondé sur le partage de photographies prises à un moment clé de la journée est révélateur de nouvelles constructions de soi et surtout grand prescripteur social. Le « je » qu’il tend à véhiculer est hautement conventionnel. Instagram ne génère pas des identités, mais une identité, qui rentrera, comme par miracle, dans le costume prévu par la société, en fonction de son « profil », encore une fois prédéterminé par la société. En donnant à voir mon « moi » sur Instagram, je ne fais pas que jongler avec mon identité, je façonne cette dernière pour qu’elle se place dans le schéma attendu de mon moi social. La ligne éditoriale est donc très facile à suivre.

– Je suis un people. La société attend de moi que je sois un noctambule : je vais présenter des photos de moi en boîte de nuit, au restaurant. Parfois, je tiens à montrer que j’ai « un côté authentique », alors je vais montrer des photos de moi dans la nature, soit avec ma famille, soit avec des amis, en balade en forêt, au bord de la mer…

– Je suis une jeune femme, célibataire et sans enfant. Je vais présenter ma tenue du jour, marquée le plus souvent par le hashtag #ootd (outfit of the day). Ensuite, je vais donner envie à mes suiveurs, en leur montrant où je vais ce jour-là et tagger d’un #fromwhereistand ». En général, le lieu sera conforme au goût dominant du moment, donc décoré façon design scandinave. S’il fait beau, je vais photographier le ciel #instasky. Je peux aller jusqu’à prendre en photo mon assiette et là, consciente de révéler beaucoup, je taggerais #foodporn.

– Je suis une jeune femme avec des enfants. Je vais les montrer en photo ou, si j’ai un brin de scrupules à révéler ainsi leur visage au reste du monde, je ne montrerais que leurs cheveux. Avec des enfants, je vais mettre en scène : leur chambre #kidsroom, leurs habits du jour, leurs bêtises, leurs activités. Le moment du coucher est générateur de nombreux posts, aussi je n’hésiterai pas à les prendre en photo en train de dormir.

Sur le même modèle, le profil de l’adolescent serait facilement prédictible, de même celui du chien, du chat, de l’artiste (torturé), du sportif, etc.

Ces portraits ne sont pas des caricatures. Ils ne font que répondre à des attendus sociaux qui n’ont rien à voir avec « moi », et encore moins avec « je ». Sur instagram, l’identité virtuelle est faussée par une multitude d’attendus, en général dicté par les hashtags les plus populaires. Ceux qui, donc, vont générer le plus d’abonnés à mon profil.

Certains utilisateurs sortent du cadre, ouf ! Ils inventent, par exemple, de nouveaux hashtags, qui ne génèrent pas de trafic et qui, au contraire, jouent avec l’ordre établi. L’objectif ici, semble être d’amuser ceux qui suivent votre profil (tiens, encore amuser…) et non d’augmenter sa cote de popularité.

Espaces dont la temporalité est tissée d’une succession d’instants, vision parcellaire du moi, lieux de distinction sociale : la réflexion sur Instagram a autant à emprunter à Rimbaud, qu’aux salons mondains du XIXe, chers à Proust (« le moi supeficiel). Le XXIe siècle est décidément une mine pour la pensée !

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